OPINIONS

Syrie : « Pendant les quatorze années de conflit, les conditions de vie ont été extrêmement précaires », témoigne Alain Atassi

février 26, 2025 17:31, Last Updated: février 26, 2025 18:37
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ENTRETIEN – Banquier d’affaires et économiste franco-syrien, Alain Atassi répond aux questions d’Epoch Times sur la situation en Syrie, plus de deux mois après la chute du régime de Bachar al-Assad.

Epoch Times : Le 8 décembre dernier, le régime de Bachar Al-assad s’effondrait. Pour vous, la chute du régime alaouite était-elle prévisible ?

Alain Atassi : Cette chute était, en réalité, prévisible. Les signes avant-coureurs se sont manifestés dès l’année dernière, lorsque les trois piliers essentiels soutenant le régime de Bachar al-Assad – à savoir la Russie, l’Iran et le Hezbollah – ont commencé à montrer des signes de fragilité.

Moscou, enlisé dans un conflit en Ukraine devenu particulièrement éprouvant pour ses troupes, a vu sa stratégie géopolitique internationale s’affaiblir considérablement. Le Kremlin, contraint de concentrer ses ressources sur le front ukrainien, a dû rediriger l’ensemble des moyens financiers initialement dédiés à la Syrie vers cette guerre. Cette réallocation a inévitablement affaibli le soutien russe au régime syrien.

Parallèlement, l’éruption du conflit entre Israël et le Hamas à l’automne 2023 a entraîné l’implication directe du Hezbollah et de l’Iran. Le Hezbollah, milice chiite soutenue par Téhéran, a subi des pertes significatives face aux opérations du Mossad et de Tsahal. Les attaques ciblées, notamment l’explosion des talkies-walkies et l’élimination de hauts responsables, dont le secrétaire général Hassan Nasrallah, ont porté un coup sévère à l’organisation. Il est important de rappeler que le Hezbollah était profondément implanté en Syrie, contrôlant des villes entières et des banlieues stratégiques, comme celles de Homs.

L’affaiblissement du Hezbollah, et par extension celui de l’Iran, a considérablement fragilisé l’ancien régime syrien. Dès lors, son effondrement n’était plus une simple hypothèse, mais une éventualité de plus en plus tangible.

Cette situation a été exacerbée par la présence, dans le nord du pays, d’un gouvernement alternatif bien structuré : le Gouvernement de salut syrien. Établi depuis 2015, ce dernier disposait d’un système fiscal fonctionnel et d’une armée bien formée, sous la direction du président Ahmed al-Charaa.

Le véritable tournant s’est produit au début du conflit Israël-Hamas, lorsque les soutiens traditionnels de Damas n’ont plus été en mesure de maintenir le régime en place. Les forces rebelles, saisissant l’opportunité, ont lancé une offensive décisive en décembre. Le régime dictatorial, privé de ses appuis extérieurs et miné par des divisions internes, s’est effondré en l’espace de dix jours.

Ainsi, la chute du régime syrien, bien que spectaculaire, s’inscrit dans une logique géopolitique et stratégique dont les racines remontent à plusieurs années.

On sait que le nouveau régime ne contrôle pas l’ensemble du territoire syrien. Est-il, selon vous, solidement installé ?

Lorsque je m’entretiens avec des membres de ma famille et des hauts responsables syriens présents sur le terrain, je constate que le nouveau régime semble s’être solidement implanté.

Bien qu’il ne dispose pas de légitimité constitutionnelle pour gouverner la Syrie, il bénéficie d’une légitimité révolutionnaire. Les rebelles sont perçus par une grande partie de la population syrienne comme ceux qui ont pris les armes pour s’opposer à Bachar al-Assad et qui ont libéré des prisonniers de l’ancien régime comme ceux de la prison de Sidnaya – des individus qui n’étaient ni des terroristes, ni des criminels, mais simplement des opposants politiques.

Par ailleurs, nous avons pu observer Ahmed al-Charaa faire preuve d’une réelle intelligence dans sa communication, notamment en adoptant une image plus civile, remplaçant l’uniforme militaire par un costume, par exemple.

Il s’est rapidement adressé à la population syrienne dans un esprit d’apaisement, évitant soigneusement toute rhétorique de vengeance et cherchant à rassembler l’ensemble des composantes ethniques et religieuses du pays. Compte tenu des 57 années de dictature du Parti Baas, marquées par une propagande alaouite et des discriminations systématiques à l’encontre de la majorité sunnite, ainsi que des communautés Druzes, assyriaques et chrétiennes – des injustices que ma famille et moi-même avons vécues de près –, je m’attendais à ce qu’une grande partie de la population soit animée par un désir de revanche.

Or, il n’en est rien. La transition se déroule de manière relativement stable. Bien que l’antériorité du gouvernement actuel puisse soulever certaines interrogations, force est de constater qu’il a déployé des efforts considérables pour maintenir la sécurité, apaiser les tensions et éviter tout esprit de représailles. Aucune discrimination envers les femmes ou quelconque ethnie n’a été constatée en Syrie et cela constitue, sans aucun doute, un point positif dans un contexte aussi complexe et fragile.

Vous parlez de « légitimité révolutionnaire ». Avec cette légitimité, il peut donc parvenir à unifier le pays ?

Je considère que la population syrienne est déjà unie dans son essence. Historiquement, la Syrie a toujours été un terreau de coexistence pacifique entre ses différentes communautés ethniques et religieuses.

Cependant, il est important de nuancer cette perception. En Occident, on a tendance à évoquer la question des minorités ethniques, mais la réalité syrienne est bien plus complexe. Au-delà des distinctions ethniques, il existe des différences culturelles et sociales marquées, notamment entre les Bédouins et les habitants des villes, ou encore entre les régions. Par exemple, les dialectes varient significativement d’une ville à l’autre – celui de Damas diffère sensiblement de celui de Homs, d’Alep ou Derra.

Malgré ces diversités, les Syriens ont toujours su former une nation unie, notamment grâce à la force de l’État avant l’avènement du Parti Baas. Cependant, avec l’arrivée au pouvoir de ce dernier, une stratégie de division a été mise en place. Le régime a exploité les peurs de la minorité alaouite, la persuadant que sa survie dépendait exclusivement de lui et que les autres communautés représentaient une menace. Cette instrumentalisation des craintes a permis au Parti Baas de se maintenir au pouvoir pendant près de cinq décennies, en sapant la confiance entre les différentes composantes de la société syrienne.

Aujourd’hui, il est essentiel de reconnaître cette histoire, tout en œuvrant pour restaurer la confiance et l’unité qui ont longtemps caractérisé le peuple syrien.

Où en est la situation sur le plan humanitaire ?

La situation économique en Syrie demeure alarmante, avec près de 90 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté. Les Syriens dépendent presque entièrement de l’aide humanitaire pour subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. Pour illustrer l’ampleur du désastre, le PIB du pays est passé de 60 milliards de dollars en 2010 à seulement 6 milliards en 2023, ce qui représente une chute de plus de 90 %. Cette contraction dramatique a entraîné une quasi-paralysie de l’activité économique.

Pendant les quatorze années de conflit, les conditions de vie ont été extrêmement précaires. Par exemple, en l’absence de système de chauffage centralisé, les Syriens ont dû recourir à des poêles à gaz et à charbon pour se chauffer. Malheureusement, ces ressources, transitant par des intermédiaires, étaient vendues à des prix prohibitifs, alimentant une inflation dévastatrice. Cette dernière était en grande partie due à la dépendance envers des circuits non conventionnels pour l’approvisionnement en biens de première nécessité.

Depuis la libération de la Syrie le 8 décembre, une amélioration notable a été observée. L’arrivée de produits turcs sur le marché syrien a contribué à une baisse significative de l’inflation, qui est passée de 115 % à 50 %. L’accès aux produits essentiels comme le charbon, le gaz et l’essence s’est également amélioré, avec des prix devenus plus abordables. Aujourd’hui, l’essence est même vendue librement sur les ronds-points, une situation inimaginable auparavant.

Cependant, le défi majeur reste la création d’emplois. Pour y parvenir, il est crucial de lever les sanctions internationales et surtout américaines afin d’attirer des capitaux étrangers, qu’ils proviennent d’institutions ou d’investisseurs privés. Ces fonds sont indispensables pour reconstruire les industries et relancer la production. Le capital humain et le savoir-faire existent déjà en Syrie, où 30 % de la population a moins de 25 ans. Ce qui manque, c’est l’outil industriel pour transformer ce potentiel en réalité économique.

La relance de l’économie syrienne passe par une combinaison de leviers : la levée des sanctions, l’attraction d’investissements étrangers et la reconstruction des infrastructures industrielles (énergie, routes, assainissements). Ces mesures sont essentielles pour offrir un avenir stable et prospère à une population qui a enduré des années de souffrances et de privations.

Ahmed al-Charaa cherche à repositionner la Syrie sur la scène internationale. Il a rencontré le chef d’État saoudien Mohammed ben Salmane et le leader turc Recep Tayyip Erdogan au début du mois de février. Quels étaient les enjeux de ces rencontres ?

Pour son premier déplacement international en tant que président de la République syrienne, Ahmed al-Charaa s’est rendu en Arabie Saoudite. Cette visite, riche en symboles, marque un tournant géostratégique significatif. Damas envoie un message clair à Téhéran : l’ère de l’influence iranienne en Syrie est révolue, et le pays cherche désormais à établir des alliances avec les rivaux régionaux de l’Iran.

Par ailleurs, M. al-Charaa est parfaitement conscient des importantes ressources financières dont dispose Riyad, notamment en matière d’investissements dans les pays en développement. L’un des objectifs de cette visite était de convaincre les Saoudiens d’investir en Syrie. Plusieurs contrats ont déjà été signés, en particulier dans le secteur de l’énergie, ouvrant la voie à une coopération économique prometteuse.

Dans un second temps, il s’est rendu en Turquie, une visite motivée par deux raisons principales. D’une part, il s’agissait de remercier Ankara pour son soutien indéfectible aux rebelles syriens pendant quatorze années de conflit. D’autre part, le président syrien souhaitait attirer les investisseurs turcs, dont le pays est une puissance régionale majeure et un acteur économique influent, notamment en termes d’exportations vers des marchés comme la France.

Actuellement, Damas et Ankara négocient la relance d’un accord de libre-échange initialement conclu en 2004 mais suspendu en 2011. L’objectif est de permettre aux produits turcs d’entrer en Syrie sans droits de douane, tout en facilitant le retour de travailleurs syriens dans leur pays, réduisant ainsi la perte de main-d’œuvre pour la Turquie.

En contrepartie de cette ouverture commerciale, Damas souhaite que la Turquie investisse dans des filiales industrielles sur le territoire syrien. Ces investissements permettraient à la Syrie de développer sa capacité de production et d’exporter vers les pays arabes, en particulier ceux du Golfe. Cette stratégie vise à relancer l’économie syrienne tout en renforçant les liens économiques et politiques avec des partenaires régionaux clés.

Ces initiatives illustrent la volonté du nouveau régime syrien de se repositionner sur la scène internationale, en diversifiant ses alliances et en attirant des investissements indispensables à la reconstruction du pays.

La présidence syrienne a indiqué le 5 février qu’Emmanuel Macron a envoyé une invitation au président syrien. La France a-t-elle raison de recevoir Ahmed al-Charaa ? N’est-ce pas trop tôt ?

En tant que Français, je reconnais que cette rencontre présente un certain risque pour le gouvernement français. Ahmed al-Charaa est un chef d’État qui n’a pas été élu selon les processus démocratiques traditionnels, ce qui peut soulever des questions sur la légitimité de son régime et être une arme de critique contre le Président Macron utilisée par l’extrême droite française.

Cependant, en tant que franco-syrien soucieux de l’intérêt de la France et de son positionnement en Syrie, je considère que son accueil à l’Élysée est nécessaire. Il est crucial que les entreprises françaises puissent participer à la reconstruction de la Syrie, un marché estimé à plus de 300 milliards de dollars. À mon sens, Emmanuel Macron a pris la bonne décision en l’invitant. Cette démarche montre que le président français entend les revendications du peuple syrien, qui, bien que conscient du passif d’al-Charaa, semble accepter le nouveau régime dans l’espoir d’un changement. M. Macron donne ainsi une chance au président syrien, tout en ouvrant la voie à une coopération constructive.

À travers cette invitation, Emmanuel Macron envoie également un message aux Syriens : la France souhaite s’impliquer activement dans la reconstruction de leur pays, une démarche qui sert les intérêts de Damas comme ceux de Paris. Les PME françaises pourront exporter leur savoir-faire, générer du chiffre d’affaires, et en parallèle, les Syriens bénéficieront d’une expertise technique de qualité pour reconstruire leur pays sans dépendre exclusivement d’une seule nation, qu’il s’agisse de la Turquie, de l’Arabie saoudite ou même de la Chine, qui cherche actuellement à renforcer son influence dans la région.

Cela nous amène à un autre point crucial : plus de 100 milliards de dollars appartenant aux membres de l’ancien régime syrien sont actuellement détenus dans des banques occidentales et certains paradis fiscaux, dont 60 milliards en Russie. Cette somme colossale, volée par les apparatchiks du régime d’al-Assad, revient de droit au peuple syrien. Son rapatriement pourrait jouer un rôle déterminant dans la reconstruction du pays, représentant près de trois fois le PIB syrien de 2010 et cinquante fois celui d’aujourd’hui.

Récemment, lors d’une conférence organisée par un groupement d’ONG syriennes à l’Institut du monde arabe, Madanya, j’ai interrogé les participants sur les procédures judiciaires permettant de récupérer ces fonds. La réponse a été claire : il est essentiel que les États abritant ces milliards reconnaissent le gouvernement de transition actuel. Ainsi, la reconnaissance d’al-Charaa par Emmanuel Macron pourrait constituer une première étape vers le retour de cet argent en Syrie, une avancée majeure pour la reconstruction et la stabilisation du pays.

En somme, cette invitation marque un pas important vers une coopération franco-syrienne renouvelée, tout en posant les bases d’un avenir plus stable et prospère pour la Syrie.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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