ENTRETIEN – À l’invitation du président Trump, Emmanuel Macron s’est rendu à Washington ce lundi 24 février, jour du troisième anniversaire de la guerre en Ukraine. Nicolas Conquer, porte-parole de Republicans Overseas France, décrypte la symbolique de cette rencontre diplomatique et la rupture qu’opère le président américain avec son prédécesseur en matière de politique étrangère. Il revient également sur la décision de Jordan Bardella d’annuler, quelques jours plus tôt, son discours à la CPAC.
Epoch Times : Deux récits diamétralement opposés s’affrontent au sujet du déplacement d’Emmanuel Macron. Le premier décrit une rencontre cordiale et chaleureuse, ponctuée de poignées de main vigoureuses, d’échanges de plaisanteries et de compliments mutuels. Le second, en revanche, évoque un camouflet infligé par le président américain : non seulement Donald Trump n’a pas accueilli son homologue français à la Maison-Blanche pour la réunion des dirigeants du G7 – bien que la réception officielle qui a suivi se soit déroulée avec les égards protocolaires habituels –, mais il a largement dominé la conversation lors de leur entretien, abordant devant les journalistes des sujets de politique intérieure sans lien avec leur rencontre. En outre, il est resté inflexible sur la question ukrainienne, ne concédant aucun changement de position. Vous concernant, quelle est votre analyse de cette rencontre et quel bilan en tirez-vous ?
Nicolas Conquer : Il y a deux aspects essentiels à retenir de cette rencontre entre Donald Trump et Emmanuel Macron, tant sur la forme que sur le fond. D’abord, sur la forme, certains ont voulu souligner un prétendu manque de protocole et d’égards, mais les images parlent d’elles-mêmes : la rencontre s’est déroulée dans une atmosphère chaleureuse, empreinte de familiarité et de proximité. On a vu des tapes dans le dos, des éclats de rire, et une complicité manifeste entre les deux dirigeants.
Certes, Trump a accepté de répondre à des questions de journalistes sur des sujets sans lien direct avec Macron durant leur entretien. Néanmoins, il est clair que tant la Maison-Blanche que l’Élysée ont cherché à tirer parti de cette séquence médiatique.
Par ailleurs, sur le plan diplomatique, Emmanuel Macron est le premier chef d’État européen à être reçu à la Maison-Blanche sous cette nouvelle présidence. Ce choix n’est pas anodin et il a le mérite de replacer la France sur le devant de la scène diplomatique internationale, lui conférant un rôle moteur dans la représentation des positions de l’Union européenne dans le dossier ukrainien, qu’on les partage ou non. Macron n’a d’ailleurs pas hésité à tenir tête à Trump, affirmant avec fermeté l’actuelle position française dans un ton traduisant cet esprit de rivalité amicale et assumée qui caractérise les relations franco-américaines.
Sur le fond, c’est vrai : Donald Trump est resté inflexible sur ses positions concernant les termes de l’accord en discussion. Il a cependant pris tout le monde de court, y compris Emmanuel Macron, en annonçant que Volodymyr Zelensky pourrait se rendre en personne à Washington dès la semaine prochaine pour signer un accord de paix.
À ce sujet, Donald Trump a accusé le 18 février son homologue ukrainien d’avoir déclenché la guerre avec la Russie, le qualifiant par ailleurs de « dictateur », le lendemain. Comment analyser cette vision géopolitique, en rupture totale avec celle de l’administration Biden ?
Il est important de rappeler que la déclaration dans laquelle Donald Trump qualifiait Volodymyr Zelensky de dictateur n’a pas été réitérée lors de la rencontre avec Emmanuel Macron. Vraisemblablement, il ne s’agit pas d’une ligne d’attaque qu’il a choisie de maintenir, mais plutôt d’une sortie isolée, probablement inscrite dans une logique de négociation avec Vladimir Poutine.
Car l’enjeu central, au-delà des déclarations de façade, est bien la capacité à ramener Poutine à la table des négociations – une tâche dans laquelle, jusqu’à présent, seul Trump a obtenu des avancées tangibles.
Quant à l’autre déclaration, elle visait à mon sens avant tout à souligner l’impasse dans laquelle se trouve l’Ukraine, qui n’a pas conclu d’accord de paix depuis trois ans. Trump se retrouve ainsi en position de négociateur, mais avec des marges de manœuvre réduites. Il négocie un accord qui aurait sans doute pu être bien plus favorable s’il avait été conclu plus tôt, sous son impulsion.
Au Conseil de sécurité de l’ONU, les États-Unis et la Russie ont voté ensemble, ce lundi, une résolution américaine prônant une paix rapide, sans condamnation de Moscou, là aussi en rupture avec la ligne adoptée jusqu’ici par l’administration Biden. Le même jour, Donald Trump a annoncé d’importants accords économiques à venir avec la Russie. Comment interprétez-vous ce virage géopolitique à 180 degrés ?
Le véritable bouleversement réside en premier lieu dans la volonté de mettre un terme à un conflit qui a éclaté sous l’administration précédente et dont on commémorait tristement, lundi, le troisième anniversaire.
Il y a effectivement une rupture nette dans les positions entre les deux administrations et il semble y avoir une démarche visant à renormaliser les relations avec la Russie, qui a été largement marginalisée sur la scène internationale.
Ce processus de négociation apparaît ainsi comme un levier non seulement pour aboutir à un accord de paix, mais aussi pour amorcer une forme de réhabilitation diplomatique de Moscou, notamment en lien avec les nouveaux accords commerciaux que Donald Trump met actuellement sur la table. Toutefois, il ne s’agit en aucun cas d’une alliance stratégique avec la Russie.
Il ne faut pas non plus y voir un désengagement ou une rupture avec l’Europe. Ce travail diplomatique s’inscrit dans une dynamique strictement conjoncturelle, portée par les premières initiatives de la nouvelle administration à peine un mois après son entrée en fonction. Il s’agit avant tout d’ouvrir des discussions et de tester de nouvelles voies diplomatiques, sans pour autant remettre en cause les alliances traditionnelles des États-Unis.
Donald Trump ambitionne de détacher la Russie de la Chine, selon des analystes. Partagez-vous cet avis ?
Oui, c’est bien la stratégie à l’œuvre, et elle n’a rien de nouveau : Henry Kissinger lui-même défendait déjà cette approche, visant à éviter un rapprochement excessif entre la Russie de la Chine afin d’éviter que la première ne devienne vassale de la seconde, puisque cela nuirait aux intérêts stratégiques américains.
Aujourd’hui, cette logique est de nouveau en action. Reste à savoir si elle fonctionnera et se révèlera efficace sur le long terme. Pour l’instant, l’enjeu principal est clair : il s’agit d’affaiblir la puissance impériale montante, celle qui représente la plus grande menace hégémonique à l’avenir. En d’autres termes, Pékin, avec ses ambitions croissantes en mer de Chine, sa pression sur Taïwan et son expansion économique et militaire à l’échelle mondiale.
Jordan Bardella s’est rendu lui aussi à Washington quelques jours plus tôt pour participer à la CPAC, aux côtés de figures telles que Donald Trump, JD Vance, Elon Musk, Javier Milei, mais aussi Nigel Farage, Giorgia Meloni et Santiago Abascal. Le président du RN a finalement annulé son discours, accusant Steve Bannon d’avoir « fait un geste provocateur faisant référence à l’idéologie nazie ». À vos yeux, Steve Bannon, s’il s’en est vivement défendu, a-t-il effectué « un salut nazi » ? Comment jugez-vous la décision de Bardella ?
Jordan Bardella faisait partie des rares intervenants étrangers invités à s’exprimer à la tribune de la CPAC, un honneur qui n’avait plus été accordé à un Français depuis Marion Maréchal en 2019. Il avait là une opportunité stratégique majeure, mais il a choisi d’y renoncer, probablement sous l’effet de pressions extérieures et d’une certaine précipitation.
Selon votre confrère de Frontières, Éric Tegnér, la presse de gauche a activement cherché à faire pression et multiplié les messages affirmant que Bardella et Sarah Knafo ne devaient pas assister à la CPAC après que les médias mainstream ont colporté la fake news selon laquelle Bannon aurait fait un salut nazi.
Il convient d’analyser ce geste en prenant en compte plusieurs critères : l’intention de celui qui l’a commis, le contexte dans lequel il s’est produit, sa récurrence – autrement dit, s’agit-il d’un acte isolé ou d’un schéma répété ? – et enfin la perception du public. Or, en appliquant ces éléments d’analyse, rien ne permet de valider l’idée que le geste de Steve Bannon revêtait une connotation nazie.
Mais face aux pressions médiatiques, les conseillers de Bardella lui ont sans doute recommandé de prendre ses distances et d’annuler son discours. Il est également possible que cette décision reflète des tensions internes au sein du Rassemblement National, notamment sur la question de l’alignement pro-américain et pro-atlantiste du parti.
Quoi qu’il en soit, la situation aurait pu être gérée autrement. Plutôt que de reculer, Bardella aurait pu trouver une manière habile de se démarquer, voire de retourner la polémique à son avantage. En refusant de monter sur cette tribune, il a manqué une occasion en or de se positionner sur la scène internationale et d’ancrer sa place parmi les courants conservateurs et populistes présents à la CPAC.
D’ailleurs, aucun autre intervenant n’a annulé sa participation, et Donald Trump lui-même s’est exprimé à cette même tribune le lendemain. Si la présence à la CPAC signifiait une proximité avec un « nazi », alors il faudrait se demander pourquoi Emmanuel Macron, lui, a posé aux côtés de ce même « nazi » quelques jours plus tard…
Au-delà du cas Bardella, cette affaire m’amène à réitérer un principe que je juge essentiel : il ne faut jamais céder aux injonctions de la police de la pensée faite par des médias mainstream qui montent en épingle des interprétations fallacieuses des faits. Qu’il ait simplement envisagé d’être présent à cet événement, qu’il y ait participé ou non, l’issue aurait de toute façon été la même : on l’aurait accusé de « collusion avec l’extrême droite ».
Toutefois, malgré cette reculade, Bardella continue de s’imposer sur la scène internationale, comme en témoigne son interview sur Newsmax, un grand média conservateur américain. Preuve de l’intérêt grandissant outre-Atlantique pour les formations de droite en Europe. Après le Royaume-Uni et l’Allemagne, les regards se tournent désormais vers la France, où Bardella incarne l’une des principales figures du paysage politique patriote.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.
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