La licorne est l’une des créatures mythiques bien-aimées du monde médiéval. Elle était un sujet populaire pour les œuvres d’art dans un large éventail de médias, mais seules deux séries connues de tapisseries représentant des licornes ont survécu. L’« Unicorn Tapestries » (Tapisseries de la Licorne) au musée The Met Cloisters à New York est l’une des vedettes de la collection. Ce qui est peut-être moins connu, c’est l’autre série, intitulée « La Dame à la Licorne », qui est également un chef-d’œuvre et date de la même période que les « Tapisseries de la Licorne ». Elle est conservée au musée de Cluny, musée national du Moyen Âge à Paris, le seul musée national français consacré à l’art médiéval, qui abrite plus de 24.000 œuvres d’art.
Les six tapisseries de la série « La Dame à la Licorne » sont exposées dans une salle spéciale. Leur beauté n’a d’égal que leur mystère, le débat sur leur origine et leur histoire étant toujours d’actualité.
L’insaisissable licorne
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Dans la culture occidentale, la première référence à un animal doté d’une corne unique remonte à un récit d’un voyageur grec en Inde en 400 av. J.-C. Les peuples médiévaux croyaient que les licornes étaient des créatures réelles, bien qu’insaisissables, et que leurs cornes avaient des propriétés magiques et protectrices. Au Moyen Âge et à la Renaissance, les licornes étaient très présentes dans les arts. Les spécimens resplendissaient dans les peintures, les fresques, les gravures, les tapisseries, les bijoux et les manuscrits enluminés.
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La preuve de l’existence de ces créatures a été apportée par les cornes, qui faisaient l’objet d’un commerce intense. Les « cornes de licorne » étaient prisées et conservées dans les églises ainsi que dans les collections princières et aristocratiques. Ces cornes étaient des défenses de narval, et non des cornes de licorne. Les narvals sont des mammifères marins qui vivent dans les eaux côtières de l’Arctique. L’une de leurs deux dents pousse à travers leur lèvre supérieure pour former une énorme défense en spirale. Il est intéressant de noter que dans l’Antiquité et au début du Moyen Âge, les licornes étaient représentées dans les arts avec une corne droite et lisse. L’image stylisée d’une corne en spirale, telle qu’on la voit dans « La Dame à la Licorne », est apparue lorsque les marins scandinaves ont commencé à échanger des défenses de narval.
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La « Joconde du Moyen Âge »
Les tapisseries La Dame à la Licorne ont été tissées vers l’an 1500. Il est possible qu’elles aient été réalisées en Flandre, une région qui a produit certaines des plus belles tapisseries de l’époque, mais ce n’est là qu’un des nombreux détails qui continuent à faire l’objet de débats et de recherches. La première documentation sur les tapisseries remonte à une description du château de Boussac, dans le centre de la France, datant de 1814. Vingt-sept ans plus tard, Prosper Mérimée, l’écrivain, historien, archéologue et auteur du roman Carmen, découvre les œuvres d’art. Il est fasciné par leur splendeur, mais très préoccupé par leur emplacement, qui les expose à l’humidité et aux rats. Cette négligence endommage les œuvres et il semble aussi que des personnes les mutilent pour en faire des tapis et des couvertures de charrettes. M. Mérimée écrit à un politicien français pour demander qu’elles soient retirées. En 1882, le musée de Cluny acquiert les œuvres pour 25.500 francs.
Ces tapisseries sont souvent qualifiées de « Joconde du Moyen Âge » et de « trésor national de la France ». Elles sont devenues célèbres en partie grâce à leur référence dans la littérature. Les textiles ont été mentionnés dans des romans écrits par de grands auteurs historiques, notamment Jeanne de George Sand et Les Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke. Aujourd’hui encore, les tapisseries sont présentes dans des romans et des films.
Ce n’est qu’en 1921 que l’on est parvenu à un consensus sur la signification historique des tapisseries. Les historiens de l’art estiment que les tapisseries sont des représentations individuelles des sens, l’iconographie des allégories du toucher, du goût, de l’odorat, de l’ouïe et de la vue (les textes médiévaux ont codifié les sens selon cette hiérarchie) étant visible dans les tapisseries concernées. Ainsi, la dernière tapisserie représente un « sixième sens », un terme qui figure dans le lexique d’aujourd’hui, mais qui remonte en fait au Moyen Âge.
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Chaque tapisserie représente une jeune fille blonde avec un lion à sa droite et une licorne à sa gauche. Une dame d’honneur apparaît également sur quatre des six tapisseries. Les animaux portent des armoiries rouges avec trois croissants de lune argentés sur une bande bleue. Cette héraldique a été reliée par les historiens à la noble famille Le Viste de Lyon, en France. Les conservateurs pensent qu’un membre de cette famille avait commandé les tapisseries, mais l’identité précise de cette personne reste incertaine.
Les principaux personnages de la tapisserie sont placés au centre de la composition sur une île flottante de couleur bleue sur fond rouge. Dans ces deux zones, le style décoratif connu sous le nom de « millefleurs » est mis en valeur de manière éblouissante. On peut identifier des dizaines de fleurs et d’arbres, parmi lesquels des jacinthes, des œillets, des jonquilles, des marguerites, des muguets, des soucis, des pensées, des violettes, des houx, des chênes, des orangers et des pins. De plus, il y a une ménagerie d’animaux plus petits : des oiseaux, comme des faucons, des hérons, des pies, des perroquets et des perdrix, ainsi que des guépards, des chiens, des agneaux, des léopards, des singes, des renards et des lapins.
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Il reste à préciser où les tapisseries ont été tissées en Europe occidentale, mais il est probable que les dessins ont été réalisés à Paris. Sur la base de leur imagerie, les conservateurs les ont rattachées à l’œuvre d’un artiste connu sous le nom du Maître d’Anne de Bretagne, qui était peut-être Jean d’Ypres. Il est célèbre pour le magnifique livre de dévotion Très Petites Heures, réalisé pour Anne de Bretagne, une reine française.
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Représentation des sens
Dans la tapisserie Le Toucher, la jeune femme a des cheveux flottants sous un diadème. Sa robe de velours bleu foncé est doublée d’hermine, une fourrure associée à la royauté, et bordée d’orfrois, une bordure brodée ornementale qui, dans ce cas, est ornée d’or et de pierres précieuses. Le thème du toucher est mis en évidence par les deux objets qu’elle tient : dans sa main droite se trouve un fanion, tandis que sa main gauche saisit délicatement la corne de la licorne. Les licornes étaient souvent des figures allégoriques dans les histoires d’amour courtois, de sorte que cette scène pourrait être interprétée comme le fait que la jeune fille a attrapé et apprivoisé l’animal, qui représente un amant. Les animaux captifs portant un collier dans l’arrière-plan de la tapisserie renforcent cette idée.
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Dans Le goût, la dame, dont le voile flotte comme sous l’effet de la brise, cueille élégamment une dragée dans un plat tenu par la femme qui l’accompagne. Elle va donner la bouchée, probablement semblable à une amande de Jordanie, au perroquet perché sur sa main. En miroir, le singe qui se trouve à la base de l’île mange un fruit. À l’arrière de l’île se trouve un treillis orné de roses. Cela renvoie au concept d’hortus conclusus, traduit par jardin clos, un motif populaire dans les représentations de l’amour courtois. Un autre symbole associé à ce récit et à la chasse à la licorne est la grenade, que l’on retrouve sur les pendentifs de la ceinture de la dame.
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Le parfum des fleurs caractérise L’Odorat. Dans cette vignette, la dame confectionne une couronne d’œillets avec les plantes placées sur un plateau par la dame d’honneur. Cette espèce de fleur à la mode était considérée comme une métaphore de l’amour ; les guirlandes de fleurs étaient fréquemment représentées dans les scènes d’amour courtois. Une fois encore, l’action du singe souligne le sens allégorique de la tapisserie : il sent une rose. Dans cette représentation, les cheveux de la dame sont principalement recouverts d’une coiffe ornée de bijoux. La nouvelle façon dont la dame porte ses bracelets est également à la mode : aux poignets, et non pas haut sur le bras.
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La musique résonne dans L’Ouïe. La jeune fille joue d’un orgue portatif médiéval très prisé (aucun exemple matériel de cette période n’a survécu) qui est serti de joyaux. La compagne actionne les soufflets de l’orgue. La scène est un somptueux festin de textiles. L’orgue est posé sur un tapis oriental. La dame porte une robe à motifs de grenade qui était le summum de la mode italienne du début du XVIe siècle. En effet, tous ses vêtements et bijoux dans les tapisseries témoignent du luxe aristocratique de l’époque. Dans L’Ouïe, la jeune fille arbore un autre couvre-chef, une aigrette à plumes.
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La dame porte à nouveau une aigrette dans La Vue. Dans cette tapisserie, elle est assise avec la licorne partiellement sur ses genoux, emblématique des aspects de l’amour courtois. Elle caresse la licorne de la main gauche et tient de l’autre un miroir d’or et de pierreries, un objet de luxe de l’époque. Les animaux de l’arrière-plan, un chien, un lionceau et un lapin, participent à un jeu de regards.
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L’énigmatique sixième tapisserie est connue sous le nom de Mon seul désir et suggère une interprétation de l’amour courtois. Le titre de la tapisserie dérive de cette devise, qui est inscrite sur le haut de la tente luxueuse à l’arrière-plan. L’assistante présente à la dame un coffret à bijoux avec des accessoires en métal. Elle y attache un collier semblable à celui qu’elle porte dans Le Goût. Les spécialistes se sont demandés si elle prenait le bijou pour le porter ou si elle le remettait dans le coffret. Dans ce dernier cas, renonce-t-elle aux plaisirs du monde et aux matériaux sensoriels des tapisseries précédentes ? Il existe plusieurs théories sur la signification du sixième sens, y compris le libre arbitre. L’opinion la plus répandue est qu’il s’agit d’une expérience sensorielle intérieure, proche de l’âme, du cœur.
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La série « La Dame à la Licorne » est l’une des plus grandes œuvres d’art produites en Europe au cours du Moyen Âge. Les tisserands talentueux qui ont réalisé ces tapisseries ont probablement passé plusieurs années sur le projet, et les dépenses ont dû être énormes. Ces œuvres d’art continuent d’être précieusement conservées en raison de leur mystère et de leur réussite esthétique. Elles dégagent une aura de sérénité grâce à l’équilibre de leur composition et à l’harmonie de leurs couleurs, ce qui plonge le spectateur dans l’émerveillement.
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